L’ADIEU A BALZAC ….VICTOR HUGO

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Messieurs,

L’homme qui vient de descendre dans cette tombe était de ceux auxquels

la douleur publique fait cor tège. Dans les temps où nous sommes, toutes

les fictions sont évanouies. Les regards se fixent désormais non sur les

têtes qui règnent, mais sur les têtes qui pensent, et le pays tout entier

tressaille lorsqu’une de ces têtes disparaît. Aujourd’hui, le deuil populaire,

c’est la mort de l’homme de talent ; le deuil national, c’est la mort de l’homme

de génie.

Messieurs, le nom de Balzac se mêlera à la trace lumineuse que notre époque

laissera dans l’avenir.

M. de Balzac fait partie de cette puissante génération des écrivains du dix-neuvième

…il était un des premiers parmi les grands, un des plus hauts parmi les meilleurs. Ce

n’est pas le lieu de le dire ici tout ce qu’était cette splendide et souveraine intelligence.

Tous ses livres ne forment qu’un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l’on voit aller

et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel,

toute notre civilisation contemporaine ; livre merveilleux que le poète a intitulé comédie

et qu’il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse

Tacite et qui va jusqu’à Rabelais; livre qui est l’observation et qui est l’imagination ; qui

Prodigue le vrai, l’intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui par moments, à travers

toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus

sombre et le plus tragique idéal.

A son insu, qu’il le veuille ou non, qu’il y consente ou non, l’auteur de cette oeuvre immense

et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit

corps à corps la société moderne. Il arrache à tous quelque chose, aux uns l’illusion, aux autres

L’espérance, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque. Il fouille le vice, il dissèque la passion. Il creuse

et sonde l’homme,l’âme,le cœur, les entrailles, le cerveau, l’abime que chacun a en soi. Et, par un don

de sa libre et vigoureuse nature, par un privilège des intelligences de notre temps qui, ayant vu de près

les révolutions, aperçoivent mieux la fin de l’humanité et comprennent mieux la Providence, Balzac

se dégage souriant et serein de ces redoutables études qui produisaient la mélancolie chez Molière

et la misanthropie chez Rousseau.

Voilà ce qu’il a fait parmi nous. Voilà l’oeuvre qu’il nous laisse, oeuvre haute et solide, robuste entassement

d’assises de granit, monument ! oeuvre du haut de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les grands

hommes font leur propre piédestal ; l’avenir de charge de la statue […].

Actes et paroles I, Avant l’exil, “Enterrements,1843-1850” III

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