Victor Hugo, Discours prononcé aux funérailles de M. Honoré de Balzac, 29 août 1850

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Messieurs,

L’homme qui vient de descendre dans cette tombe était de ceux auxquels la douleur publique fait cortège.
Dans les temps où nous sommes, toutes les fictions sont évanouies. Les regards se fixent désormais non sur les
têtes qui règnent, mais sur les têtes qui pensent, et le pays tout entier tressaille lorsqu’une de ces têtes disparaît. Aujourd’hui, le deuil populaire, c’est la mort de l’homme de talent ; le deuil national, c’est la mort de l’homme de génie.

Messieurs,

le nom de Balzac se mêlera à la trace lumineuse que notre époque laissera dans l’avenir.
M. de Balzac fait partie de cette puissante génération des écrivains du dix-neuvième…il était un des premiers parmi les grands, un des plus hauts parmi les meilleurs.
Ce n’est pas le lieu de le dire ici tout ce qu’était cette splendide et souveraine intelligence.
Tous ses livres ne forment qu’un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l’on voit aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine ; livre merveilleux que le poète a intitulé comédie et qu’il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse
Tacite et qui va jusqu’à Rabelais ; livre qui est l’observation et qui est l’imagination ; qui Prodigue le vrai, l’intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui par moments, à travers
toutes les réalités brusquement et largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal.
A son insu, qu’il le veuille ou non, qu’il y consente ou non, l’auteur de cette oeuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps à corps la société moderne. Il arrache à tous quelque chose, aux uns l’illusion, aux autres L’espérance, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque. Il fouille le vice, il dissèque la passion. Il creuse et sonde l’homme,l’âme, le cœur, les entrailles, le cerveau, l’abime que chacun a en soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un privilège des intelligences de notre temps qui, ayant vu de près les révolutions, aperçoivent mieux la fin de l’humanité et comprennent mieux la Providence, Balzac se dégage souriant et serein de ces redoutables études qui produisaient la mélancolie chez Molière et la misanthropie chez Rousseau.

Voilà ce qu’il a fait parmi nous. Voilà l’oeuvre qu’il nous laisse, oeuvre haute et solide, robuste entassement
d’assises de granit, monument ! oeuvre du haut de laquelle resplendira désormais sa renommée. Les grands
hommes font leur propre piédestal ; l’avenir de charge de la statue […].

 

Victor Hugo, Discours prononcé aux funérailles de M. Honoré de Balzac, 29 août 1850

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